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François Jeannet est un peintre sensible et sensuel. Est-ce parce qu’il est aussi musicien - pianiste et claveciniste - que ses scènes de rivière, comme ses jardins, semblent orchestrés, bruissants ? On pourrait presque décrire la qualité de l’air, la température ambiante, les odeurs dans leur déploiement et leur résonance. Nous recevons le souffle, le charme qui fait l’instant. Mais nulle mièvrerie. Dans leur splendeur, leur force, leur subtilité, Jeannet décline la lumière, les couleurs, la profusion d’une végétation qui enveloppe. Il y a du Van Gogh chez cet homme !
Et l’humain ? Certes, il ne l’oublie pas ; ses personnages existent de manière libérée. Ils sont proches du réel, concrets. Sur la toile, leur aventure intime prend la forme de l’abandon, ou bien se décline aux travers des objets signifiants qui les entourent. Femmes entre elles, hommes entre eux…ou absence-présence dans un siège, un vêtement. Qui sommes nous, non contraints par le regard ? Que sommes-nous, lisibles dans ces objets qui nous disent ?
Lorsqu’il traite des jardins ouvriers, une thématique qui lui est chère, Jeannet s’attaque à un sujet précis, et très codé : l’objet, l’espace, sont très chargés sur le plan sociologique. Chacune de ces toiles est donc une page d’anthropologie, sous la forme d’une parabole. Une déclinaison d’images signifiantes.
François est un homme de terrain : il a arpenté ces parcelles, généralement hors de vue. Il nous montre l’autre côté, le derrière du mur, et ranime le jeune voyeur que nous étions.
Il connaît ces cabanes très diverses, constitués souvent de matériaux de récupération. Jeannet leur rend hommage. Le bidonville... sans le misérabilisme. Le bidonville génial et poétique où les hommes viennent échapper à leurs devoirs de maris et de pères. Leur cabine de camion. Là, ils se retrouvent ; pas seulement pour jardiner, pour boire un verre à l’occasion, pour causer, pour revisiter leurs rêves d’enfants peut-être, comme en témoigne au fil des œuvres les peluches, les nains qui semblent vivants et nous regardent, les pins up de calendrier.
François Jeannet se délecte de la matière de l’huile; il lâche parfois le pinceau pour le couteau. Nous ressentons cet échange sensible entre le motif et la pâte. Nous nous régalons aussi de son travail de coloriste : tronc d’arbre aux subtiles ombres rosées ; qualité vivante de la verdure grâce aux effets de complémentaires ... On peut facilement apprécier la maîtrise que lui a donné sa formation aux Beaux Arts. Mais Jeannet étonne, il se déprend des perspectives académiques pour en inventer d’autres, il utilise des valeurs audacieuses de couleur (les voitures par exemple, rendues par la couleur à l’imaginaire de l’enfance) ; l’univers qu’il reconstruit doit tout au registre du ressenti. C’est ainsi que les châssis d’une serre semblent prendre une inspiration, qu’un tuyau d’arrosage devient le juste renvoi des élancements végétaux qui pendent en contrepoint. Ainsi que chaque siège a une personnalité : on imagine son propriétaire. Tout s’anime, comme dans un conte, on ne sait plus vraiment où est le vivant.
Si nous sommes ancrés par le premier plan du tableau dans ces jardins communautaires, le dehors est là aussi : la ville et ses lignes droites en fond de toile, les immeubles, les panneaux publicitaires, la circulation. Un temps accéléré, celui de la consommation, opposé au temps arrêté de l’autre côté du mur. La composition rythme ces deux espaces. Peut-être de leur confrontation naît-il un sentiment de nostalgie ? Cet univers, terrain de jeux de grandes personnes, n’a pas fonction de consumérisme. Il est en passe de disparaître. Le peintre nous invite à l’arrêt, qui seul permet de penser le monde : « Ça ne dit pas des idées de liberté ; il y a un côté mortel. » confirme François Jeannet.
Aucune tristesse en revanche quand il décline une série de baigneuses en rivière. Des femmes alanguies sur les plaques calcaires d’un lit de torrent. Une eau aux mille reflets, impressionniste. Des jambes qui s’écartent, des corps qui plongent à demi dans l’eau et deviennent eux-même liquides. L’érotisme n’est pas dédié, il prend ici figure universelle. Tout concourt à dire l’abandon du corps à cette heure chaude, exquise.
François Jeannet, graveur, confirme ce parcours d’artiste de l’incarné : les essais, la presse, ce noble artisanat lui ressemble. Ses gravures sur bois où seuls parlent le blanc et le noir lui permettent d’affirmer son goût des « conte de fées ». Le burin ne lui fait pas peur. Il maîtrise cette technique ; seulement, voilà, il n’hésite pas parfois à « tout défaire ». Ce travail de puriste, il peut le griffonner pour finir. La lisibilité de lignes parfaites, si difficile à obtenir, sacrifiée au désir de mouvement, c’est tout Jeannet ! Un homme libre
S’il se trouve encore des peintres figuratifs, malgré la prédominance de la photo, de l’image, c’est bien parce que la peinture est désormais du côté de l’interprétation, elle doit avoir un propos. Celui de la peinture de Jeannet est d’opposer au temps compulsif de notre société le recul, la contemplation imaginative.
On pense aux « rêveries de la volonté » préconisées par Bachelard. Beau programme
Fabienne Pons.
