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« C’est mon soucis, peindre. C’est une recherche en somme. »

L’œuvre de Jean-Olivier Hucleux questionne sans fin la notion de point de vue et nous révèle ses multiples vérités. Peut-être celles d’un homme à la pensée puissante qui organise sa propre impuissance, s’interroge sur le savoir de l’homme, ses mémoires et sa place dans le monde ?
  « C’est assez curieux d’ailleurs que dans la vie, on ne se rende compte de rien. On vit vraiment insouciant, sans savoir qu’il y a d’autres réalités, bien d’autres. Peindre c’est connaître toutes ces choses. »

Ses portraits  d’abord avec lesquels Jean Olivier Hucleux  a acquis la notoriété que l’on sait : Peter Ludwig, François Mitterrand…. Qualifié par certains d’hyper réalisme, ce travail semble distiller l’âme à partir d’une photographie. Mystère de la création. Jean-Olivier Hucleux met en action sa vision pénétrante et son époustouflante technique picturale pour faire surgir la détermination d’un point de vue. Puissance d’ordonner par laquelle on entre dans l’étrangeté de l’autre, son passé-présent-futur, sa vérité révélée. Hucleux réaffirme ainsi, comme Paul Klee, que l’art ne reproduit pas le visible, mais qu’il rend visible. Aujourd’hui, il n’y a plus figure humaine dans les travaux de Jean-Olivier Hucleux. Pourtant, nul doute : c’est bien la destinée de l’homme qui sous-tend l’œuvre.

Philippe Dagen a consacré un bel article dans le Monde  aux« déprogrammations numériques » de Jean-Olivier Hucleux: impressions sur papier d'un dessin conçu par l'artiste et par son fils Jean-Louis sur un écran d'ordinateur. Nous y renvoyons le lecteur à la rubrique « revue de presse » de notre site internet, pour aborder plus spécialement ici les dessins que Jean-Olivier Hucleux nous fera l’amitié de proposer lors de la vente aux enchères prévue en juin à Auvers Sur Oise.

Dans le calme environnant mais en tension intérieure, nuit et jour, Jean-Olivier Hucleux  dessine. Ses carnets s’accumulent, s’amoncèlent. Contribuent-ils au désenfouissement des mémoires empilées de leur auteur ? Il s’en dégage une beauté poétique, une errance mélancolique à effeuiller sans chercher à comprendre : c’est tout l’intime de Jean-Olivier Hucleux, il n’en parle pas. Dans ses carnets, pas de récits. Des mots épars ou resserrés, qui synthétisent le travail de la pensée. Et des croquis, tant de croquis ! Certains sortent des pages, comme des voyageurs immobiles, et sont déclinés autrement, dans un plus grand format.


Ce qui étonne le spectateur, c’est la façon dont se répondent les zones. Certaines sont d’une densité invraisemblable, tout en donnant l’impression que le vide est encore lisible au milieu de cette concentration de matière. Ailleurs c’est la déliquescence,  les marques, signes, jalons, voies et fausses lignes d’altitudes qui parsèment l’espace... Chaque croquis semble être un des maillons par lesquels Jean-Olivier Hucleux recrée sa cartographie du monde, et celle de son voyage intérieur.

Ainsi en est-il d’« Epiphanie »…Merveilleux dessin-dessein : avec Jean-Olivier Hucleux, on est toujours tenté par l’association des signifiants ! «  L’idée précise qu’on se fait du travail qu’on va produire organise dans la tête le moyen de la matérialiser. Et c’est une création. On invente à la fois le produit et la matière d’organiser même ce qui se passe, sous la forme de l’attente, d’intensité dans cette attente. Celle d’une sorte d’épiphanie, parce qu’une peinture qui est une peinture, pas un tableau, est une manifestation. »
 

C’est une œuvre hautement symbolique. Immense pour un dessin, elle est réalisée à l’encre de chine, avec un rehaut de gouache rouge. La rivière qui en est le centre avance vers nous, et en convoque une autre ; celle de « Mémoire » qu’Arthur Rimbaud écrivit en 1872, longue métaphore de la rivière vue dans ses métamorphoses entre l’aurore - Epiphanie- et la tombée du jour.

A l’arrière plan le gris évanescent de l’encre dit des élancements qui se couchent, les contours deviennent flous : comme la trace en train de disparaître d’une cité, de quelque chose de construit, et qui est maintenant en arrière : ce qui est érigé vacille : « Ce gris en question concerne l’homme, après la mort, assumé par ce qu’il croit. »  En contrepoint, les masses des falaises creusées par la rivière forment le symétrique densifié de ces masses éthérées. D’abord blocs pour le regard, elles invitent bientôt à s’enfoncer dans la subtile déclinaison de l’encre qui prend vie. A chacun d’y lire ses propres figures. Pour moi, ce sont des témoins autant que des gardiens. Des prophètes géants et monstrueux à la vivante minéralité.

La lumière de ce tableau n’a rien d’académique, c’est une pure construction mentale : aucune ombre portée ne vient assombrir le cours de la rivière. De loin, sa matière paraît plus sableuse et immobile que liquide. Animée, mais uniforme. De près, surprise ! Des couches, des juxtapositions et recouvrements de ce qui ressemble à des calculs mathématiques, des notes, des écritures…on pense alors à ce dont l’humain garde trace par ses langages, ce qu’il fait exister en le nommant.
Ainsi ce paysage, qui semble tout d’abord vide d’hommes, en est rempli ! Au premier plan du dessin, des neurones d’un rouge éclatant de vie gardent mémoire : ils sont porteurs de coquilles qui évoquent les fossiles primordiaux gravés dans la pierre. Connectivité et interdépendance, tentative de l’homme d’abolir les contraintes de temps et d’espace.

Cette rivière, est-ce la métaphore de la genèse d’une œuvre ? Est-ce celui des hommes de ce XXème siècle de mutations, qui s’est achevé avec l’explosion d’Internet ? Est-ce plus  encore la destinée humaine ?

Notre sensibilité est remuée par l’hiératisme pictural de cette invitation au voyage dans l’archéologie de la mémoire. L’humain n’est pas séparé du reste du monde, il le regarde et voit trace de lui-même. Ce dessin nous touche, nous atteint.

Jean-Olivier Hucleux signe avec lui une œuvre magistrale, qui prend figure de témoignage et de prophétie. Léonard de Vinci dit dans ses Carnets : « Toute partie tient à se réunir à son tout pour échapper ainsi à sa propre imperfection.» C’est cela que l’on pressent chez Hucleux : la quête infinie de la complexité irréductible du tout, du monde, transmise par une forme picturale toute en sensualité et spiritualité.

Henri Lambert, février 2008.





     


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