Galerie des Affiliés > Marie-Rose LORTET
Voyageuse égarée, tricoteuse acharnée, dentellière...
Architecte insolite, Marie-Rose Lortet construit des maisons ténues et légères, des bâtiments en dentelles, des demeures mobiles. Paysagiste, elle imagine et cultive une plantation incontrôlable. Elle tresse, elle tricote, elle tisse, elle dresse, elle trame des espaces extravagants. Elle explore et parcourt une géographie d’incertitudes, voyageuse égarée, navigatrice étonnée. Elle gouverne les territoires de laine, les principautés des fils et des fibres. Elle scrute les reliefs, les modelés, les déplacements des montagnes, les usures, les failles, leurs glissements minéraux, les hiéroglyphes de la terre, des chemins alpins, des pistes, des lignes de partage des eaux, un rocher-tortue coloré par un arc- en –ciel. Elle est tantôt une tricoteuse acharnée, tantôt une dentellière qui serait une cousine très lointaine de Vermeer de Delft. Couturière fantasque, elle propose des robes de fête, des uniformes et des livrées d’insectes. Ou bien elle crée des théâtres de masques, des ribambelles de têtes dispersées ou regroupées, réjouies ou pathétiques, étourdies ou vigilantes, humaines ou animalisées, nattées ou frisées, de face ou de profil, avec ou sans yeux, nomades ou sédentaires, bavardes ou muettes.
Au départ, elle s’inspirait des « ouvrages de dames » traditionnels ; mais très vite, elle les pervertit, les dévoie, les séduit en quelque sorte, les remanie, les transfigure. Aujourd’hui, deux techniques coexistent dans son atelier : le souple du tricot et les rigides dentelles. Par les laines, les diverses fibres, par les fils solidifiés au sucre ou à la résine, Marie-Rose Lortet peint et sculpte selon l’humeur des jours, selon l’humour, selon ses émotions et ses sourires.
Fée rêveuse, pensive, elle manie constamment ses aiguilles magiques. Elle choisit tantôt le minuscule, tantôt l’immense.
Marie-Rose Lortet s’empare des vides, les saisit, les capture. Elle flirte avec les vides, pour les accrocher sans les immobiliser, pour les suspendre, pour les posséder sans y farcir quoi que ce soit. Elle déniche des béances perdues les débusque, les révèle. Elle évite les encombrements des choses. Elle sépare. Elle écarte les fils. Elle disjoint. Elle isole. Elle classe des distances, des intervalles, des différences. Elle laisse des choses respirer. Elle savoure des trouées. Elle se sert des interstices, des fentes. Lao Tsu souligne la puissance des vides : « Trente rayons se joignent en un moyeu unique ; ce vide dans le char en permet l’usage. D’une motte de glaise on façonne un vase ; ce vide dans le vase en permet l’usage. On ménage portes et fenêtres pour une pièce ; ce vide dans la pièce en permet l’usage. L’Avoir fait l’avantage, mais le non-Avoir fait l’usage. » Dans les œuvres de Marie- Rose Lortet, l’Avoir et le non- Avoir coexistent. Elles donnent à voir les filets, les rets, les réseaux, les résilles, les entrelacs, les enchevêtrements, les lacis qui piègent la lumière, les illusions et notre regard. Ce sont leurres, surprises, piperies, traquenards. Elle voyage dans un pays de volutes et de nœuds, de structures indécises, de textures incertaines.
Elle improvise des lieux énergumènes, des sites excités, des espèces d’espaces, des perspectives perverses, des paysages tordus et décentrés, des sierras non-euclidiennes, des îles suspendues et nomades. Elle se souvient d’avoir vécu, dans son enfance, à la périphérie de Strasbourg au milieu de jardins de maraîchers, de jardins ouvriers, de territoires limités et mouvants, pris entre la ville et le Rhin. Elle se rappelle des labyrinthes de chemins, des réseaux de branches.
sources : Gilbert Lascault, écrivain critique d’art et professeur ; Michel Thevoz, historien d’art
